Sur la fonction de la création

Par Jean-Simon Desrochers.

Hors des contextes et considérations perceptuelles tels que les modes d’appréciation nommés modernisme ou postmodernisme, hors des communs fantasmes de différenciation développés d’une génération à l’autre depuis la systématisation des ruptures comme mode évolutif, la question d’attribuer une fonction à l’art ou la littérature demeure une problématique récurrente et sans apparence de résolution possible. Le discours actuel dans l’art contemporain associant politisation des discours et critique sociale sous forme d’intervention artistique à visées contestataires se cantonne régulièrement dans une trappe conceptuelle, omettant de considérer que de telles oeuvres attirent d’abord l’attention du spectateur sur elle-même plutôt que sur le «message» qu’elle devrait non pas véhiculer, mais être. Le chercheur en théorie de la création que je suis favorise une saine méfiance devant les discours cherchant à circonscrire le concept d’une fonction de l’art par un filtre si étroit. Il va sans dire que dans un contexte de démocratie fonctionnelle, toute forme d’art est susceptible d’influencer le citoyen qui, par la suite, pourrait faire écho à cette influence dans une action sociale, allant du simple vote jusqu’à un engagement dans les services publics. Il s’agit d’enjeux probants, mais dramatiquement réducteurs; quiconque serait animé par une éthique orientée vers la constitution de connaissances sur la nature de l’humain chercherait à aborder la question d’une fonction de l’art avec plus d’ouverture que de restriction, aller vers ce que l’art propose globalement, tant dans sa forme achevée que dans les processus préalables à son existence.

Par sa présence récurrente au sein des diverses sociétés humaines à travers l’histoire, il semble aller de soi que l’art détient une fonction. Implicitement, le naturalisme suggère que toute activité pratiquée depuis plusieurs centaines de générations collabore activement à l’évolution biologique et sociale de l’espèce. Toutefois, de cet angle, l’art n’est qu’un secteur d’activité, le détail d’un cumul de processus cognitifs cristallisés dans une pratique éphémère ou un résultat médiat; l’art avant d’être art, est création.

Au-delà des discours structuralistes et poststructuralistes qui se sont épuisés à réduire ou éliminer le concept de création au sein des disciplines littéraires et artistiques, au-delà de ces violentes tentatives de renversement de valeurs mises de l’avant au détriment d’un développement des connaissances fondé sur la transparence d’une méthode et la probité d’intention, la création en tant que fonction cognitive se présente à la manière d’un fait scientifiquement établi. L’humain, non seulement, génère-t-il ses propres encartages neuronaux afin de préciser son rapport intime au réel, mais il le fait également dans sa relation aux inventions qu’il utilise pour détailler conceptuellement ce même réel (par exemple : le langage, l’icône, l’imagerie). D’un point de vue cognitif, l’homme crée son propre esprit. Il imagine et engendre sa mémoire épisodique, il évolue dans un présent remémoré filtré par ses capacités perceptuelles et mnésiques, toutes deux issues d’imaginations d’états émotifs fondamentaux. Individuellement, l’homme crée son esprit par les facultés implicites et explicites du processus cognitif d’imagination.

Dans sa courte histoire, l’humain a su se hisser au sommet du règne animal par ses facultés créatrices. Il a créé des outils en taillant des pierres (artisanat), il a généré des associations sonores à des concepts représentatifs (langage et musique), il a conçu des associations formelles iconiques signifiantes (dessins ayant mené aux premières formes d’écriture). À partir de ces inventions, l’humain a défini des pratiques de création, tels le récit, la représentation mélodique, l’illustration. De ces pratiques sont nées des connaissances et interprétations et d’elles, d’autres pratiques se sont articulées, toujours dans le but de perfectionner une manière de créer, de garder l’esprit originel du dépassement comme moteur d’évolution. Par ce biais, il devient méthodologiquement impossible de dissocier art ou littérature d’un concept matérialiste de création : la création d’encartages à l’origine d’une création de mêmes.

Si nous devons nous interroger sur LA fonction de l’art, je crois qu’il est juste et cohérent d’associer cette pratique de la création à un impératif évolutionniste. Si l’art ne doit avoir qu’une seule fonction, cette fonction unique pourrait se focaliser sur la génération et la perpétuation de pratiques de l’adaptabilité, elle pourrait oeuvrer en phase avec les potentialités d’un processus d’imagination non pas infini comme un certain folklore le suggère, mais d’une imagination comme état irréalisé de ce que l’humain peut définir comme réalité en tant qu’interprétation du réel.

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