Quelle fonction pour l’art (aujourd’hui)?

Par Benjamin Naishtat.

J’aimerais débuter mon humble tentative de réponse à cette question en citant une anecdote tirée de la vie de John Cassavetes, à mon avis l’un des plus grands artistes du XXe siècle. En 1949, peu après avoir terminé le lycée et suite à un certain temps d’errance et de vagabondage, le jeune Cassavetes de dix-neuf ans va voir son père, un immigré grec issu de la classe ouvrière et devenu commerçant, pour lui demander de l’argent afin de s’inscrire à une école de théâtre à New York. Le jeune homme, qui s’attendait évidemment à une réponse négative de son père, fut surpris par la réaction de celui-ci, qui le regarda plutôt fixement dans les yeux en lui disant : « Tu seras un artiste, alors ? C’est un métier très noble. Tu sais le genre de responsabilités que cela entraîne ? Tu représenteras la vie des êtres humains ! Et tu parleras pour tous ceux qui n’ont pas de voix »1.

La conception nettement axée sur l’aspect civique, voire politique du rôle de l’artiste dans la société trouve peut-être son origine dans la vision grecque du rôle de l’artiste dans la polis. Personnellement, je reviens à cette conception chaque fois que je me perds dans la quête d’un sens à ce que je fais, à ce que j’essaie de créer. L’art est indéniablement pourvu d’une aura ou d’une force heuristique qui lui est propre; une aura sans doute non étrangère à la conception romantique liée au choix de se considérer un artiste, mais aussi intrinsèquement liée aux devoirs envers la société, les êtres et le monde que l’artiste observe.

Depuis longtemps conquis par la logique du marché voulant que chaque élément de l’univers doive trouver son prix face aux autres, l’art – qu’il soit plastique ou audiovisuel – est aujourd’hui en concurrence permanente avec les médias afin d’arriver à capter l’attention du public. Il y a, dans les matrices dominantes de l’art contemporain, une progressive et constante rétroalimentation des formes télévisuelles et publicitaires; à l’ère du culte de la personnalité, l’aspiration de l’artiste se confond parfois au désir de devenir une star.

Si, en politique, les noms, les visages et le marketing ont pris la place des partis et des idées, l’art fait souvent face au même problème. Il ne semble plus y avoir de courants, de quêtes communes ou de points de rencontre, mais seulement une grande manifestation d’ego essayant d’émerger, de faire surface, et ce, souvent au détriment de leurs prédécesseurs. Il ne semble plus y avoir de communauté ou de communion chez les artistes. Si le postmodernisme artistique est plus ou moins censé être terminé, on ne peut toutefois pas en nier les conséquences, qui résident encore parmi nous : tout a été banalisé, toute manifestation d’humanisme (ou d’idéalisme quelconque) est maintenant classée hors mode avant même de pouvoir apparaître. Dans un monde qui se nourrit exclusivement d’images, aucune image n’a le droit (ou le devoir) d’être plus qu’une simple image.

Devant ce panorama, pourquoi ne pas tenter de retrouver un sens dans cette conception d’une énorme simplicité, mais également d’une énorme ambition : celle citée plus haut par le père travailleur qui demandait au fils artiste d’essayer, le plus noblement possible, d’être représentant de la vie des êtres humains.

Notes

1 Traduction libre de l’auteur. “ That’s a very noble thing to do. Do you know what kind of responsibility that is? You are going to be representing the lives of human beings. You will speak for all the people who have no voice.” In Ray Carney, Cassavetes on Cassavetes, Faber and Faber Ltd., 200, p.32

À propos de l’auteur

Benjamin Naishtat est né à Buenos Aires en 1986. Il a terminé ses études cinématographiques à l‘Universidad del Cine de Buenos Aires en 2008. Son premier court-métrage « Estamos bien » (13 min, 35 mm, 2008), a reçu le Prix du Fonds Historias Breves offert par l’Institut national de la cinématographie argentine, et a été sélectionné dans plusieurs festivals internationaux de courts-métrages, dont ceux de Buenos Aires (BAFICI), Mar del Plata, Monterrey, Moscou et Paris (El Sur). Son second court-métrage, « Los otros y nosotros » (4 min, 16 mm, 2009) a été présenté au Festival international du court métrage d’Athènes de 2010. Finalement, « El juego » (20 min, 16 mm, 2010) a fait parti de la sélection officielle du volet Cinéfondation du Festival de Cannes 2010. Il travaille actuellement sur son premier projet de long métrage.

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