Contexte de diffusion et de production, réception de l’art et autres questionnements autour de la fonction de l’art

Texte-conversation entre Edith Brunette et Anne-Marie Ouellet.

EB – Comme toute forme de discours, l’art ne peut être simplement pensé en termes d’objets : il comprend plutôt un ensemble de relations entre des émetteurs, des destinataires, des intentions et des interprétations. Comme tout discours également, l’art doit être considéré en fonction de son contexte d’énonciation. Ce contexte, pour l’art, se concentre principalement autour d’institutions qui constituent pour l’artiste professionnel une sorte de passage obligé. Centres d’artistes, musées, galeries, fondations, événements ; elles peuvent être plus ou moins imposantes, plus ou moins puissantes, mais elles dépendent toutes de pouvoirs économiques et politiques. Cette relation de dépendance se poursuit vers le bas, où elle rencontre l’artiste qui, lui aussi, ultimement, dépend de ces pouvoirs.

La dépendance de l’artiste à l’institution se traduit par des formes de contrôle pouvant paraître négligeables ; certains les comprendront comme étant limitées à la sphère économique, mais indépendantes de la liberté créatrice, jugée inatteignable. C’est ignorer que le contrôle des discours ne passe pas que dans une censure franche et non-négociable. Certes, le contrôle des discours peut passer par l’interdiction pure et simple de certains thèmes, mots ou images, mais il peut également fonctionner en leur refusant l’accès aux lieux d’énonciation qui leur permettraient d’être vus et entendus. Plus subtilement encore, il se manifeste dans le contrôle des modes de réception de ces thèmes, mots et images en les plaçant dans des cadres qui en orienteront la lecture.

En amont, l’institution artistique contemporaine limite la nature des discours artistiques en circulation lorsqu’elle accepte ou refuse telle ou telle œuvre, tel ou tel artiste. En aval, elle en limite la réception à un certain public, celui qui fréquente les musées. Or, le contrôle ne s’exerce pas qu’aux limites de l’institution, mais également en son cœur même ; l’institution artistique encadre les discours en en orientant la lecture.

AMO – Le contexte de présentation influence la production et la réception artistique. Dans les espaces blancs dédiés à l’art, le public est certes instruit et convaincu qu’il s’agit d’œuvre art. Advenant qu’il s’agisse de pratiques engagées politiquement ou socialement, le cadre institutionnel valide ces pratiques, permettant ainsi de donner une voix aux plus dissidents mais sans toutefois perturber l’ordre établi. Cependant, ces critiques ont-t-elles un quelconque pouvoir de contestation ou une quelconque influence sur le visiteur ? Le public semble accepter et valider cette forme de critique « esthétique » comme il accepte et valide quotidiennement toutes autres formes d’informations contradictoires.

À l’opposé, si la pratique emploie des stratégies « d’infiltration », celle-ci n’est plus, à peu de chose près, considérée comme une œuvre. Par exemple, si l’œuvre prend place dans un lieu spécifique en dehors d’un cadre institutionnel et qu’elle prend en compte le contexte (où tous les éléments ont un sens possible), l’oeuvre joue alors un tout autre rôle ; elle se fond au quotidien, se colle au réel, devenant ainsi un élément qui bouscule le présent. Il n’y a certainement pas des centaines voire des milliers des personnes qui y seront confrontées, mais peut-être une poignée de gens. Certains n’y prêteront pas attention, d’autres chercheront des indices, mais à force de se reproduire et de s’incruster dans le réel, les pratiques dites « contextuelles » arrivent à piquer certaines personnes. À ce compte, est-ce un public qui est recherché ou plutôt une situation qui est visée ?

EB – La question du public est extrêmement complexe et délicate. Dans le domaine publicitaire, le public est très clairement identifié comme une cible à atteindre, un œil à attirer, un consommateur à influencer. En art, le public est une composante d’une équation à plusieurs variables, qui inclut également le créateur et l’œuvre, et dont le succès ne peut être pensé qu’en termes de relations entre les trois. Pour l’artiste qui décide de travailler en fonction d’un contexte et d’un public différents de ceux normalement assignés à l’art, le public se fractionne. Je ne crois pas qu’un artiste puisse échapper au public de l’art, c’est-à-dire à un public formé à l’art, maîtrisant son histoire et son vocabulaire ; pour l’artiste, celui-ci lui permet un niveau d’interaction et de dialogue nécessaire à la compréhension d’un aspect de sa démarche qui échapperait à d’autres. Mais l’inverse est également vrai, du moins l’est-ce pour l’artiste qui choisit de travailler hors du contexte institutionnel. L’œuvre furtive qui, prenant place dans un espace non dédié à l’art (espaces publics, privés ou virtuels), échappe à la prédéfinition d’art, s’expose à un public nouveau (qui ne fréquente peut-être pas les musées), mais aussi à un regard nouveau. Un regard qui échapperait peut-être à l’apparente inconséquence de la fiction pour entrer dans le domaine de la réalité. On doit alors se demander en quoi la portée de l’œuvre peut-elle changer, selon que celle-ci se rattache à un cadre perçu comme « fictionnel » ou « réel » ?

AMO – En s’inscrivant dans un contexte, l’intervention qui se produit et se présente sans référence à une intention artistique, sera perçue comme un acte non fictionnel, un fait authentique. Or, dans la société actuelle où nous sommes entourés de simulation, d’une réalité construite selon des visions collectives et individuelles, à l’ère de la téléréalité et de la conscience envisageable de la présence de « caméras cachées», il est de plus en plus difficile de départager le réel du fictionnel. La plupart des espaces publics sont des espaces médiatiques où les occupants/passants sont les cibles. Par contre, je crois aux pouvoirs des micro-événements sans spectacle, sans artifice, qui peuvent apparaître et venir perturber l’ordre des choses, ne serait-ce que quelques secondes ou encore à répétions. Le pouvoir reste à la portée de l’intention, à la justesse du propos et à son application. Mais cette prise en compte du contexte n’est certes pas un prérequis, une garantie de l’efficacité. Certaines œuvres s’auto-suffisent, sont des objets en soit pouvant être déplacés, mais il reste que dépendamment de leurs lieux de diffusions, de leurs cadres sociopolitique, le contexte aura toujours une influence qu’on ne pourra contester.

À propos des auteures

C’est en cherchant à développer nos recherches sur ces questions que nous nous sommes regroupées au sein d’Exo, un groupe d’artistes dont les démarches comportent un intérêt soutenu pour le contexte de production et de diffusion dépassant celui des lieux consacrés de l’art, sans pour autant rejeter ceux-ci. Créé en janvier 2009, Exo se veut une plate-forme permettant à ses membres de collaborer à la fois sur le plan théorique – par un partage d’idées, de discussions, de critiques et d’informations – et sur le plan pratique – en se donnant des contraintes communes, en aidant aux projets des autres ou en collaborant dans des œuvres communes.

Voir le site web du groupe à l’adresse suivante : www.exo-site.org

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